Bourse/Finance
Cryptomonnaies : la France, premier terrain des attaques violentes
Trente attaques recensées au premier semestre 2026, davantage que sur toute l'année 2025. Le rapport de mi-année de Chainalysis fait de la France l'épicentre mondial des « wrench attacks », ces agressions physiques destinées à forcer un transfert de cryptoactifs sous la contrainte. À l'origine de l'emballement, une fuite de données fiscales. Et une leçon patrimoniale qui dépasse largement le bitcoin.
L'attaque à la clé à molette
Le terme vient d'un dessin de 2009 devenu culte chez les cryptographes : à quoi bon un chiffrement inviolable si l'attaquant peut simplement frapper le propriétaire avec une clé de cinq dollars jusqu'à ce qu'il donne son mot de passe. Dix-sept ans plus tard, la plaisanterie décrit une réalité criminelle.
Chainalysis, plateforme de données blockchain qui travaille pour des agences gouvernementales dans plus de soixante-dix pays, a publié début août son rapport de mi-année sur la criminalité crypto. La France y occupe une place inattendue.
Elle ne recensait que quelques incidents avant 2025, puis 19 sur l'ensemble de 2025, et 30 au seul premier semestre 2026. Le rythme est passé de 1,9 attaque par mois à 4,6. Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a évoqué fin juin plus de 70 incidents documentés par les autorités, bien au-delà des chiffres publics.
Longtemps concentrées en Île-de-France, les affaires se sont propagées à Strasbourg, Marseille, Grenoble, Toulouse et Nantes. Sur le cumul depuis 2023, la France rejoint les États-Unis, le Brésil et la Thaïlande dans le quatuor de tête. Sur la seule année 2026, elle s'en détache.
Une fuite de données au point de départ
L'explication avancée par Chainalysis n'est pas technologique, elle est administrative. En 2024, un agent du fisc francilien est soupçonné d'avoir dérobé, puis revendu à des intermédiaires criminels, des dossiers de contribuables fortunés détenteurs de cryptoactifs : noms, adresses, numéros de téléphone, avoirs, données fiscales. L'affaire a été rendue publique en janvier 2026, ce qui a pu pousser les détenteurs de ces listes à passer à l'acte avant qu'elles ne perdent leur valeur. Le même mois, la société française de fiscalité crypto Waltio révélait une fuite distincte touchant environ 50 000 utilisateurs.
Le détail mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il concerne tout le monde. Les détenteurs français doivent déclarer leurs comptes d'actifs numériques ouverts à l'étranger sur le formulaire 3916-bis, sous peine d'une amende de 750 euros par compte, portée à 1 500 euros au-delà de 50 000 euros de valeur. Les plateformes agréées collectent par ailleurs des données d'identité au titre de la lutte antiblanchiment. L'État et les intermédiaires détiennent donc, rassemblée en un seul endroit, la cartographie de qui possède quoi. C'est exactement la liste qu'un criminel cherche.
Un profil français : viser les proches
La physionomie des attaques françaises se distingue du reste du monde. Les États-Unis concentrent l'essentiel des cambriolages à domicile ; la France affiche un taux de séquestration et d'enlèvement nettement supérieur. Surtout, plus de 40 % des incidents recensés dans l'Hexagone ont visé un proche du détenteur, conjoint, enfant ou associé, plutôt que le détenteur lui-même, contre 25 à 30 % en moyenne mondiale. Autre indice de préméditation : 93 % des victimes françaises identifiées sont des résidents locaux. On ne tombe pas sur elles par hasard, on les a choisies sur une liste.
Ce que la blockchain change pour les enquêteurs
Il y a un revers à cette histoire, et il est plutôt encourageant. « Les cryptomonnaies ne sont pas anonymes : chaque transfert issu d'une extorsion laisse une trace que les enquêteurs peuvent exploiter », rappelle François Volpoët, directeur général Europe du Sud, Israël et Afrique francophone de Chainalysis.
Les résultats suivent. JUNALCO, la juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée, avait mené à la mi-2026 environ 200 arrestations, 88 mises en examen et 75 placements en détention provisoire. Le taux de réussite des agresseurs s'est effondré : 26 % des tentatives ont abouti en 2026, contre 49 % en 2025 et 67 % en 2024. Les novices envoient les fonds volés vers une plateforme d'échange centralisée, où ils sont gelés ; les plus avertis brouillent la piste par des plateformes décentralisées ; dans un cas documenté, les fonds ont transité vers un service de blanchiment déjà en contact avec des réseaux de cartels.
Ces attaques restent d'ailleurs marginales dans l'ensemble de la criminalité crypto : 30 millions de dollars dérobés en 2026, quand les piratages ont coûté 3,4 milliards en 2025. La violence ne vise pas la masse des utilisateurs, elle vise un public identifié nommément.
Ce qu'un détenteur peut faire
Trois réflexes, dont aucun n'est technique. Le premier est la discrétion : ne pas afficher ses avoirs sur les réseaux sociaux, ni dans un dîner, ni lors d'un événement professionnel.
Le deuxième porte sur la conservation. Laisser ses actifs sur une plateforme revient à déléguer le risque de piratage tout en s'exposant à la fuite de données. Les conserver soi-même supprime l'intermédiaire, mais fait du propriétaire le seul point de défaillance, physique compris. Pour un patrimoine significatif, le compromis tient dans la répartition : une petite fraction accessible, le reste sur un dispositif à signatures multiples dont un tiers détient une clé. Certains portefeuilles matériels permettent aussi de configurer un compte leurre, qui s'ouvre avec un code de contrainte et n'affiche qu'un montant modeste.
Le troisième point est le plus prosaïque : aucune assurance habitation ne couvre les cryptoactifs, et la couverture souscrite par les plateformes ne s'applique pas aux avoirs conservés par le détenteur lui-même.
Le point aveugle : la transmission
Reste un sujet que cette vague rend paradoxalement plus urgent. Les mesures de sécurité les plus efficaces sont aussi celles qui font disparaître les avoirs au décès du détenteur. Une phrase de récupération que personne ne connaît, et le patrimoine est perdu pour les héritiers alors même qu'il reste visible sur la blockchain.
La réponse n'est pas de l'écrire dans son testament, qui devient accessible au règlement de la succession. Elle passe par un dépôt chez un notaire sous enveloppe scellée, un partage du secret entre plusieurs personnes de confiance, ou un mandat à effet posthume. C'est le genre de démarche qu'on repousse. Les héritiers de ceux qui l'ont repoussée ne récupèrent rien.

.png)